En homme lucide qu’il est, Laurent Vinner, l’ingénieux architecte de l’Ice Trail Tarentaise de Val-d’Isère âgé de 37 ans, n’aura pas hésité bien longtemps pour saborder la veille du jour J la longue distance, soit 65km, faisant office de plus haut trail d’Europe. Les catastrophiques prévisions météorologiques, neige à 2500-2700m, reliefs obstrués et balayés par de violentes rafales de vent, ne laissaient poindre en effet aucune lueur d’espoir quant à la tenue de l’épreuve reine. Odyssée qui devait notamment affronter les 3653m d’altitude de la Grande Motte, une des montagnes emblématiques du Parc National de la Vanoise. Pour Laurent Vinner et sa formidable escouade des Trailers des Pays de Savoie, porté sur les fonts baptismaux en 2010, qui avaient bossé d’arrache-pied depuis un an pour relever cette gageure si singulière, la décision ne manquait pas de cruauté. Pourtant, quand bien d’autres auraient abdiqué, eux n’ont pas ménagé leur peine pour reverser les concurrents du 65km sur l’Altispeed, spectaculairement maintenu. Un parcours du combattant certes plus light, 32km et 2500m de dénivelée au compteur, mais qui n’en donnait pas moins l’assaut à deux cols excédant les 2900m et surtout, point d’orgue de la journée, à l’Aiguille Pers, toit du trail surplombant le Col de l’Iseran du haut de ses 3386m. Les chevilles ouvrières de cette stupéfiante entreprise n’allaient pas regretter leur entêtement. L’épopée fut tout simplement exceptionnelle, atteignant son paroxysme durant l’ascension de l’Aiguille Pers. Là haut, léchant les cieux encombrés de nuages et bravant un effroyable blizzard, la course prenait une toute autre dimension, à la fois engagée et inhumaine, impulsant un tel degré de dramaturgie qu’elle demeurera sans doute à jamais dans les mémoires des 331 trailers ayant pris le départ.
Au cœur de la tempête, une étoile s’est révélée : le Chamoniard Damien Vouillamoz, 24 ans en ce 23 juillet et endossant les couleurs du néo Team Swiss Trail et de Chamonix Mont-Blanc Marathon, qui patiemment aura attendu son heure avant de porter l’estocade fatale et ainsi toucher le jackpot dans la cité avaline. Pour y parvenir, il lui aura fallu se débarrasser de deux redoutables adversaires : l'ex-pistard Alexis Traub (Team Scott et Entente Athlétique de Chambéry), 27 ans, et l’Isérois Clovis Dalban-Moreynas (Team Altecsport et Athlétique Sport Aixois), 24 ans, skieur-alpiniste émérite du Team Sybelles - Club Alpin Français-Maurienne. Deux émules absolument éblouissants cette année, le premier se classant ainsi second sur Die-Col de Rousset et 3ème au Maratrail de Faverges, le second remportant le Trail du Facteur et s’adjugeant les 3ème et 7ème positions, respectivement sur le Malpassant et le Marathon du Mont-Blanc. Partant prudemment, Damien Vouillamoz concéda au Col des Fours (2976m), km8,5, terme de la première grimpée, 1’30’’ sur Traub et Dalban-Moreynas. Dans la descente sur le versant mauriennais du col, accusant un différentiel de 400m, il tenta bien de combler son retard mais son fourvoiement mit fin à ses illusions, l’écart se stabilisant in fine au Pont de la Neige (2528m), km12, où était installée la seconde collation. Sur les deux km d’asphalte en faux plat montant qui s’ensuivirent, le Chamoniard enclencha la troisième, engrangeant 45 secondes sur les deux lièvres qui firent dissidence, le Chambérien filant à l’anglaise. L’aller-retour à l’Aiguille Pers allait tourner à une éclatante démonstration de Damien. Outre l’innéité de son talent et un mental d’acier, son passé de fondeur lui permit de supporter remarquablement les dantesques conditions atmosphériques. Aussi, c’est implacablement qu’il grilla la politesse à l’Isérois au Col Pers (3009m), km16, puis rejoignit sans autre forme de procès sur la vertigineuse arête l’homme de tête, précisément à quelques 200m sous l’aiguille. C’est en tandem que Damien et Alexis parvinrent au faîte du parcours, km18. La communion entre les deux fuyards allait être de courte durée. Extraordinaire descendeur, Damien prit l’option de s’envoler. Choix judicieux qui relégua Alexis à plus d’une minute. La messe semblait dite lorsque le jeune prodige fut victime d’une hypoglycémie au troisième et ultime ravitaillement, mis en place au Col de l’Iseran (2764m), km22. Puisant dans ses dernières réserves, il ne put cependant éviter le retour du Savoyard dans le Tunnel des Lessières (2960m), km23,5, épilogue de la troisième montée et prélude à la dégringolade finale. Retrouvant ses forces, Damien ne laissa aucune chance à son adversaire, prenant la poudre d’escampette dès les premiers arpents. Sous l’arche, 42 secondes séparèrent nos deux héros. Quant à Clovis, perclus de crampes en dévalant l’aiguille et s’égarant dans l’ultime descente, il se retrouve sur la plus petite marche du podium, à 12’55’’ du vainqueur. En tout cas, ces trois hommes, de même âge à peu près, auront dominé de la tête et des épaules l'Altispeed, étant les seuls à descendre sous le seuil des quatre heures.
Douanier à Saint-Julien-en-Genevois, Damien Vouillamoz aura été, dès son enfance et une douzaine d’années durant, un fondeur avant de chausser ses running pour s’illustrer sur la course de montagne. L’an passé, il remporta en particulier la Grimpée du Ruisseau devant un certain… Jean-Christophe Dupont, excusez du peu ! Et c’est depuis cette saison seulement qu’il étrenne le trail courte distance, accumulant aussitôt les performances à l’image du 24km du Ventoux (second), du Gypaète en relais de deux (3ème au final mais 1er sur la première portion de 30km), enfin de la première manche, 36km, de l’Aravis Trail (1er). Ses prochains objectifs seront le 30km du Quechua Tour des Fiz (31 juillet), Sierre-Zinal (14 août) où le manque de technicité ne lui sera a priori pas favorable, enfin le Trail des Aiguilles Rouges (25 septembre) qui le verra essayer la longue distance, 50km étant au menu. Au demeurant, il en fait une affaire personnelle, la manifestation se concourant dans sa vallée et sous les auspices de son club.
Pour la gent féminine, Virginie Govignon (Team Trail Lafuma et Stade Brestois) aura été incontestablement l’autre étoile de la journée, faisant constamment cavalier seul sans être jamais inquiétée. Autre prouesse, celle de l’ancienne championne de ski de fond et biathlon Delphyne Burlet (Club Sportif Valromey Retord), 44 ans, qui décroche la place de première dauphine, à 10’43’’ seulement de la Bretonne d’adoption. Indubitablement, sa plus belle prestation depuis qu’elle s’est lancée à part entière dans la course à pied en 2008. Sa seconde place, c’est au forceps qu’elle allait la chercher. Adoptant au départ un rythme mesuré sur la portion roulante conduisant au Manchet, elle passa ensuite à la vitesse supérieure lorsque la pente se redressa soudainement, optant pour la marche rapide. Très vite, elle se retrouva dans les talons de la Bas-Valaisanne Christine Oguey Diaque (46 ans, Team Valerette Altiski), qu’elle ne put toutefois dépasser, sa rivale se révélant excellente grimpeuse. A l’image de Damien Vouillamoz, Delphyne sut remarquablement affronter les bourrasques de neige et le froid glacial enveloppant l’Aiguille Pers, nonobstant l'absence de bonnet et gants, tirant en effet partie de sa formidable expérience de fondeuse et biathlète. C’est dans ce cadre inhospitalier qu’elle fit la décision, dévalant à la vitesse de la lumière l’arête pourtant aérienne et glissante de l’aiguille. Résultats des courses ? Une seconde place glanée paradoxalement sur la portion la plus délicate du parcours, déposant en furie Oguey Diaque, 4ème à l’entame de la descente. Enfin, mettant à profit les capitulations pour hypothermie de Sylvie Negro, 2ème (47 ans, Team Activasport et Entente Athlétique de Chambéry), puis de l'Americano-chamoniarde Nina Silitch Cook, 3ème (39 ans, Team Swiss Trail et Ski-Alpinisme Chamonix). Dès lors, s’imposant un rythme diabolique quel que soit le profil du tracé, elle accentuait son avance sur la Suissesse qu’elle relégua à Val-d’Isère à 20’55’’ ! Du grand art !
Agée de 32 ans et de souche bourguignonne (elle est née le 28 novembre 1978 à Cosnes-sur-Loire dans la Nièvre), VirginieGovignon est professeur agrégée en sciences et vie de la terre. A compter de septembre 2002, elle enseignait au lycée naval du Centre d’Instruction Naval de Brest. A la prochaine rentrée, elle retrouvera sa région natale, ayant en effet obtenu une mutation au lycée Chevalier-d’Eon à Tonnerre dans l’Yonne où elle sera en rattachement administratif, pouvant dès lors effectuer des remplacements ailleurs, ce qui pourrait poser problème pour son calendrier. C’est en 2004 qu’elle enfile pour la première fois le dossard, d’abord sur un cross militaire qui la voit décrocher la timbale, puis quelques mois plus tard sur un trail disputé dans les Montagnes Noires au cœur du Finistère où elle contracte alors le virus. Dès lors, ses progrès seront fulgurants sur la longue distance, remportant dès 2008 sa première victoire significative sur le 52km du Trail de Guerlédan (Côtes-d’Armor), comptant pour le Challenge Salomon Endurance Mag où elle se classera in fine 4ème. L’année suivante, elle s’adjuge la 6ème position à la Grande Course des Templiers, puis sur cette même épreuve en 2010 le 5ème rang, à 40 secondes seulement de la marathonienne et future lauréate du Trail Tour National (TTN) Long, Laurence Klein. Sa 4ème place l’an dernier sur ce TTN, qui rappelons-le réunit le gratin hexagonal, n’a pas laissé indifférent les différents teams qui essaiment dans le landerneau de la course nature. Aussi, dès l’orée 2011, elle intègre le Team Lafuma qui lui fait les yeux doux où elle devient la benjamine, au côté notamment des prestigieuses Corinne Favre et Karine Herry. Cette saison, elle joue sur deux tableaux : - Le TTN Long où elle espère bien décrocher le podium. Ayant déjà concouru deux manches (4ème fille et 37ème au scratch sur le Gruissan Phoebus Trail, 3ème fille et 50ème scratch au Nivolet-Revard), elle s’alignera sur deux autres étapes encore pour pouvoir être classée : la 6000D (30 juillet) et la Grande Course des Templiers (23 octobre). - L’ultra qu’elle découvre avec déjà deux magnifiques performances : 1ère fille et 8ème au scratch sur le 80km de l’Ultra Techni’Trail (Haute-Loire), 2ème fille et 29ème au scratch à la Maxi Race du Lac d’Annecy, à 11’30’’ de Cathy Dubois alors qu’elle souffrit d’hypogylcémie, un ami néophyte oubliant de la ravitailler. Deux « galops d’essai » en patientant après la CCC (26 et 27 août) qui constituera son objectif majeur, puis le Toubkaltrail au Maroc (1er octobre). En dehors du TTN et de l’ultra, on aura encore pu observer le joli minois de Virginie sur la Verticausse (Aveyron, seconde fille et 10ème au scratch) et le 40km du Trail Drôme Lafuma (1ère fille et 24ème au scratch, précédant de 5’02’’ la réputée Irina Malejonock).
Quelques mots sur Christine Oguey Diaque, 3ème. Née le 17 octobre 1964 et demeurant à Monthey dans le Bas-Valais, elle est monitrice d’athlétisme et membre de la société de secours du Chablais. Très éclectique dans le sport, elle s’adonne à la course de montagne, le trail, le vélo de route, le VTT, l’alpinisme, la raquette à neige, enfin le ski-alpinisme. Elle porte les couleurs du Team Valerette Altiski dont a été pensionnaire un moment un certain Emmanuel Vaudan.un clin d’œil à Sylvie Negro qui hélas a dû abdiqué alors qu'elle pointait en seconde position, victime d’hypothermie sur l’Aiguille Pers. Eh bien, j’ai été enchanté de faire sa connaissance !
François Vanlaton
Ce compte rendu de l’Altispeed ainsi que le récit de Delphyne Burlet figureront sur « Courir dans les 2 Savoie », le mag de Nico, dans le numéro 29 (août 2011), mis en ligne sur son site le 1er août prochain : http://www.courir7374.fr/